« J’ai été avec Ouattara pour bâtir une nation moderne, démocratique et respectueuse des droits et des libertés. Je n’ai jamais signé pour l’avènement d’un tyran qui pense que le pouvoir se trouve dans la soumission des citoyens à une forme de monarque absolu », a déclaré Guillaume Soro en exil en France lors d’un entretien accordé à Le Point Afrique.

Le candidat recalé à la présidentielle dénonce le conseil constitutionnel qui déclarait en 2015, une candidature par « dérivation » de Ouattara et qui l’a déclarée depuis le 14 septembre 2020 « par effraction ». Morceaux choisis de l’interview !

Comment voyez-vous la Côte d’Ivoire de l’année à venir ?

Je ne peux m’empêcher de nourrir les pires craintes quand je vois l’obstination avec laquelle le président Ouattara conduit notre pays vers une nouvelle crise électorale, dix ans après celle qui lui a permis d’arriver au pouvoir. Face aux appels à la raison émanant de la France, des États-Unis, de l’Union européenne, des organisations internationales de défense des droits de l’homme, de l’Onu, de certains de ses pairs de la Cedeao, il choisit de faire la sourde oreille et s’inscrit dans une forme de défi lancé au monde entier en prétendant n’avoir de leçons à recevoir de personne. Oui, j’ai peur pour la Côte d’Ivoire. Nous avons à mener un bien âpre combat de civilisation, pour sauver l’espérance démocratique en suspens et consolider l’Etat de droit en Côte d’Ivoire.

Votre candidature à la présidentielle a été refusée par le Conseil constitutionnel. La Cour africaine des droits de l’homme et des peuples intime à la Côte d’Ivoire de vous rétablir dans vos droits. Pourquoi la décision de la Cadhp doit-elle prévaloir sur celle du Conseil constitutionnel d’après vous ?

(…) Rappelez-vous: la Cour constitutionnelle de l’époque dirigée par M. Paul Yao N’Dré avait déclaré Laurent Gbagbo vainqueur de la présidentielle de 2010. En se fondant sur un communiqué de l’Union africaine reconnaissant la victoire d’Alassane Ouattara, la Cour constitutionnelle avait modifié sa première décision et attribué la victoire à Alassane Ouattara. Dans le cas qui me concerne, il ne s’agit pas d’un simple communiqué, mais de deux décisions de justice rendues en ma faveur. Sous Ouattara, la Côte d’Ivoire a été transformée en État voyou, marginal et arbitraire. Une honte et un affront que le peuple de Côte d’Ivoire doit courageusement laver. Nous n’accepterons pas d’être la risée des peuples libres du monde ! Le droit doit être la force des Ivoiriens !

Venons-en à la Constitution proprement dite. Qu’est-ce qui fait que, malgré tous les professionnels du droit que nous avons dans nos pays, dont des constitutionnalistes, on aboutit à des textes sujets à large interprétation, donc potentiellement générateurs de crise ?

Ouattara est le seul qui pense qu’il lui est possible d’effectuer un troisième mandat au motif qu’étant à l’origine de cette nouvelle Constitution, il est le seul qui ait l’autorité nécessaire pour l’interpréter. Il n’y a pas de troisième mandat présidentiel en Côte d’Ivoire. Il existe encore moins un prétendu premier mandat de la IIIe République, car si c’était la IIIe République, Ouattara aurait dû démissionner en novembre 2016 afin d’organiser de nouvelles élections présidentielles anticipées. On aurait alors compris sa fable actuelle du compteur constitutionnel remis à zéro. Mais Alassane Ouattara est resté président de la République de 2015 à 2020, parce que, comme il l’a lui-même publiquement et nombre fois affirmé, le principe de la limitation des mandats présidentiels au nombre de deux, valable depuis 2000, n’a jamais été interrompu par le constituant ivoirien. L’interprétation des textes n’est donc pas du tout en cause. C’est l’intention et l’action frauduleuses de Ouattara qui piratent notre constitution. Nous faisons face au braquage d’un peuple par un gouvernement corrompu et tyrannique.

Vous contestez la possibilité donnée à Alassane Ouattara par le Conseil constitutionnel de se présenter au scrutin du 31 octobre. Qu’aurait-il fallu faire au moment du référendum pour donner sa virginité à tous les acteurs politiques dans le cadre institutionnel ?

La Constitution est claire: Ouattara ne peut pas être candidat à un troisième mandat. Ses juristes l’ont dit. Les rédacteurs de la Constitution l’ont affirmé. Le ministre de la justice l’a déclaré devant les députés. Lui-même l’a déclaré dans plusieurs interviews. Son revirement ne nous surprend guère, tant nous le connaissons comme un homme de reniement et de parjure. Quant au Conseil constitutionnel, lui aussi, ne nous étonne guère dans ses errements. C’est cette institution qui, en 2015, avait déclaré Ouattara candidat « par dérivation », après avoir accepté en 2010 qu’il soit candidat « à titre exceptionnel ». Aujourd’hui, on veut en faire un candidat « par effraction ». Et cela, nous ne sommes pas près de l’accepter. La Constitution n’est pas en cause, c’est la fraude à la Constitution que nous dénonçons.

Comment, alors que vous avez traversé des épreuves politiques ensemble pendant presque une décennie, en êtes-vous venus, le président Ouattara et vous, à vous opposer à ce point ? Une divergence politique, une divergence de personnes ou un choc des ambitions ?

Je dirais une divergence profonde sur les principes et les valeurs. J’ai été avec Ouattara pour bâtir une nation moderne, démocratique et respectueuse des droits et des libertés. Je n’ai jamais signé pour l’avènement d’un tyran qui pense que le pouvoir se trouve dans la soumission des citoyens à une forme de monarque absolu. C’est l’ancien Premier ministre Charles Konan Banny qui a le mieux résumé le profil psychologique de l’homme en disant que Ouattara ne conçoit les rapports avec lui qu’en termes de soumission. Pour Alassane Ouattara, les Ivoiriens doivent être à son service comme des esclaves au service de leur maître. (…) Alassane Ouattara est un psychopathe qui ne trouve la paix que dans la persécution des autres. Je me sens moralement trahi par M. Ouattara, car, si j’ai risqué ma vie pour lui avec des milliers de mes camarades pendant près de deux décennies, c’est parce que je croyais en l’idéal technocratique qu’il a semblé incarner à merveille quand il a débarqué dans la politique ivoirienne au début des années 1990. J’ai dû déchanter quand j’ai découvert un homme qui avait une conception très archaïque, clanique, patrimonialiste et personnifiée du pouvoir.

Au-delà du scrutin à venir, quel modèle politique, selon vous, permettrait à la Côte d’Ivoire d’avoir des institutions stables et solides ?

Le système actuel est caractérisé par une boulimie du pouvoir de l’exécutif. Une voracité monstrueuse qui broie à tour de bras nos libertés fondamentales chèrement conquises par des décennies de luttes précédentes ! Il nous faudra l’éradiquer par une réelle séparation des trois pouvoirs de l’État et par un pluralisme global exemplaire en Côte d’Ivoire.

En vue d’une responsabilisation et d’une meilleure représentativité à tous les niveaux de décision, ne serait-il pas opportun de penser autrement l’État central actuel en le transformant en confédération ?

Nous sommes un micro-État dans un continent déjà balkanisé. La solution n’est pas d’aller vers plus de morcellement, mais, au contraire, vers plus de rassemblement. (…) Nous n’avons pas, Dieu merci, de problème de cohésion nationale. Nous avons juste un problème de dirigeants qui ont du mal à s’accommoder avec les règles de la démocratie. Mais ça, nous allons le régler bientôt.

Comment vous imaginez-vous ainsi que la Côte d’Ivoire dans cette construction pour les années à venir ?

(…) Je mènerai donc, avec détermination et confiance, le combat pour la conquête de l’État de droit et de la démocratie, clé de voûte de tous les succès futurs. Seule une Côte d’Ivoire unie autour du pardon et de la réconciliation pourra surmonter, dans le cadre exemplaire de l’État de droit et de la démocratie surgis de ses propres entrailles, les défis sociaux, écologiques, économiques, culturels, stratégiques, politiques et même spirituels qui nous attendent.

Avec Le Point Afrique